Nos blessures émotionnelles : quand notre passé dirige encore notre vie d’adulte
Il arrive parfois qu’une situation relativement banale provoque en nous une réaction étonnamment forte.
Un message qui reste sans réponse.
Une remarque de notre conjoint.
Un ami qui annule un rendez-vous.
Un collègue qui semble plus distant.
Une personne qui ne nous accorde pas l’attention que nous attendions.
Et soudain, quelque chose se passe en nous.
Nous ressentons de la colère, de la tristesse, de l’angoisse. Nous commençons à douter, à interpréter, parfois même à imaginer le pire.
Mais sommes-nous réellement en train de réagir à ce qui vient de se passer ?
Pas toujours.
Parfois, ce n’est pas la situation présente qui nous fait si mal.
C’est ce qu’elle vient réveiller.
Qu’est-ce qu’une blessure émotionnelle ?
Une blessure émotionnelle est une expérience — ou une succession d’expériences — qui a laissé une empreinte suffisamment importante pour influencer notre manière de nous percevoir, de percevoir les autres et d’entrer en relation.
Elle peut trouver son origine dans l’enfance, l’adolescence ou dans certaines expériences vécues plus tard.
Et il n’est pas nécessaire d’avoir vécu une enfance extrêmement difficile.
Un enfant peut avoir été aimé et avoir malgré tout ressenti certaines situations comme douloureuses : un parent peu disponible, des séparations répétées, beaucoup d’exigence, des comparaisons avec un frère ou une sœur, peu de démonstrations affectives, des humiliations, des promesses non tenues ou encore le sentiment de devoir être sage, performant ou discret pour être aimé.
L’enfant ne possède pas encore le recul d’un adulte.
Il ne pense pas :
« Mon père traverse une période difficile et c’est probablement pour cela qu’il est moins disponible émotionnellement. »
Il peut simplement ressentir :
« Je ne compte pas suffisamment. »
Ou :
« Je ne suis pas assez bien. »
« Je dois mériter l’amour. »
« Je ne peux compter que sur moi-même. »
Ces conclusions peuvent progressivement devenir des croyances profondes.
Des années plus tard, nous avons grandi.
Mais certaines de ces croyances peuvent continuer à influencer nos réactions.
Comment une blessure se réactive-t-elle ?
Prenons une situation très simple.
Votre partenaire devait vous appeler à 19 heures.
À 20 h 30, aucune nouvelle.
Objectivement, nous savons très peu de choses.
Il travaille peut-être encore. Son téléphone est peut-être déchargé. Il conduit. Il a simplement oublié l’heure.
Mais chez une personne très sensible à l’abandon, le mécanisme peut devenir :
Situation : il ne m’appelle pas.
↓
Interprétation : quelque chose a changé.
↓
Croyance : je vais finir par être abandonné(e).
↓
Émotion : peur, angoisse, tristesse.
↓
Comportement : messages répétés, colère, reproches, besoin d’être rassuré(e).
Lorsque le partenaire appelle enfin en expliquant qu’une réunion s’est prolongée, la personne est déjà émotionnellement débordée.
Une dispute commence.
L’un pense :
« Je suis simplement sorti tard du travail ! »
L’autre ressent :
« Tu ne comprends pas ce que ça m’a fait. »
Et les deux ont raison depuis leur propre perception.
Parce que le véritable déclencheur n’était peut-être pas ce retard.
Le retard a réveillé quelque chose de beaucoup plus ancien.
C’est ainsi que nos blessures peuvent parfois prendre momentanément les commandes.
Les 5 blessures émotionnelles et leurs manifestations à l’âge adulte
Le modèle populaire des cinq blessures distingue généralement le rejet, l’abandon, l’humiliation, la trahison et l’injustice.
Il s’agit avant tout d’une grille de compréhension : dans la réalité, nous pouvons évidemment nous reconnaître dans plusieurs blessures et les exprimer de manières très différentes.
1. La blessure d’abandon : « Ne me laisse pas »
La blessure d’abandon touche principalement à la peur de perdre le lien.
Elle peut conduire à rechercher énormément de réassurance, à vivre difficilement la distance ou à rester dans une relation qui ne nous convient plus parce que la solitude semble encore plus effrayante.
Exemple concret
Sophie est en couple depuis trois ans.
Son compagnon lui annonce qu’il souhaite partir quatre jours avec ses amis.
Elle sait rationnellement qu’il a parfaitement le droit d’avoir sa propre vie.
Pourtant, elle ressent immédiatement une boule dans le ventre.
Elle pense :
« Il préfère être avec eux. »
Puis :
« Il va se rendre compte qu’il est mieux sans moi. »
Elle devient froide.
Elle commence à lui reprocher de ne jamais penser à elle.
La discussion dégénère.
Pourtant, Sophie ne se bat pas réellement contre quatre jours entre amis.
Elle se bat contre ce que cette séparation représente pour elle.
Chez une autre personne, la même blessure peut produire le comportement inverse.
Dès qu’elle sent l’autre prendre de la distance, elle part.
Elle rompt avant d’être quittée.
Elle se persuade qu’elle n’a besoin de personne.
Les comportements sont opposés.
La peur sous-jacente peut être très proche.
2. La blessure de rejet : « Si je montre qui je suis, on ne voudra pas de moi »
La blessure de rejet touche davantage à la valeur que nous nous accordons.
La personne peut avoir intégré l’idée qu’elle n’est pas suffisamment intéressante, belle, intelligente, compétente ou digne d’être aimée.
Elle peut alors devenir extrêmement sensible au regard des autres.
Exemple concret
Thomas arrive à une soirée où il connaît peu de monde.
Deux personnes discutent ensemble et ne l’intègrent pas immédiatement dans leur conversation.
Elles ne l’ont peut-être simplement pas remarqué.
Mais Thomas ressent :
« Je dérange. »
Puis :
« Je savais que je n’avais rien à faire ici. »
Il reste quelques minutes puis rentre chez lui.
Le lendemain, il explique :
« Les gens étaient froids. »
Mais que s’est-il réellement passé ?
Deux personnes parlaient ensemble.
Tout le reste a été interprété.
Et c’est ici que le mécanisme devient particulièrement intéressant.
Thomas croit qu’il va être rejeté.
Il se met donc en retrait.
Les autres viennent moins spontanément vers lui.
Thomas obtient alors une confirmation apparente :
« Tu vois, personne ne vient me parler. »
La croyance crée un comportement qui contribue parfois à renforcer la croyance.
3. La blessure d’humiliation : « Il y a quelque chose de honteux chez moi »
L’humiliation touche à la honte, à l’image de soi et au sentiment d’être diminué devant les autres.
Une personne ayant vécu beaucoup de critiques, de moqueries ou d’exposition de ses erreurs peut développer une grande sensibilité aux situations dans lesquelles elle risque de perdre la face.
Exemple concret
Claire déjeune avec plusieurs collègues.
Elle raconte une anecdote et se trompe sur un détail.
Un collègue plaisante :
« Ah, Claire et sa mémoire ! »
Tout le monde rit.
La remarque n’était pas nécessairement malveillante.
Pourtant, Claire ne rit pas.
Elle ressent immédiatement une chaleur dans le visage.
Elle ne parle presque plus jusqu’à la fin du repas.
Le soir, elle repense encore à cette phrase.
« Ils doivent me prendre pour une idiote. »
Pour les autres, la scène a duré dix secondes.
Pour Claire, elle a touché un endroit beaucoup plus profond.
À l’âge adulte, cette blessure peut également conduire certaines personnes à s’excuser constamment, à minimiser leurs réussites ou à accepter des comportements irrespectueux beaucoup trop longtemps.
4. La blessure de trahison : « Je ne peux pas vraiment faire confiance »
La trahison apparaît lorsque la confiance a été profondément fragilisée.
Promesses non tenues, mensonges, infidélité, secrets, incohérence entre les paroles et les actes…
La personne apprend progressivement :
« Si je baisse ma garde, je risque d’être trompé(e). »
Elle peut alors développer un besoin important de contrôle.
Exemple concret
Marc est en couple.
Sa compagne lui dit qu’elle rentrera vers 22 heures.
À 22 h 30, elle n’est toujours pas là.
Marc regarde son téléphone.
Puis son statut en ligne.
Puis l’heure de sa dernière connexion.
Lorsqu’elle arrive à 22 h 45, il lui demande immédiatement :
« Pourquoi tu n’as pas répondu ? »
Elle lui explique qu’elle discutait avec une amie.
Mais Marc cherche des incohérences.
Il pose plusieurs questions.
Sa compagne finit par s’agacer :
« Tu ne me fais jamais confiance ! »
Marc répond :
« Si tu étais claire, je n’aurais pas besoin de poser toutes ces questions. »
Et voilà le paradoxe.
Le contrôle cherche à éviter la trahison, mais il peut progressivement étouffer la relation.
La stratégie censée protéger la personne finit parfois par créer exactement ce qu’elle redoute : de la distance.
5. La blessure d’injustice : « Je dois être irréprochable »
La blessure d’injustice est souvent associée au sentiment d’avoir été jugé injustement, comparé, peu reconnu ou soumis à des exigences importantes.
Elle peut conduire à rechercher la perfection et à avoir beaucoup de mal à accepter l’erreur.
Exemple concret
Émilie travaille depuis plusieurs semaines sur un dossier.
Lors d’une réunion, son responsable lui dit :
« C’est très bien. Il faudrait simplement revoir cette partie. »
Que contient objectivement son retour ?
Un compliment et une correction.
Mais Émilie n’entend presque pas :
« C’est très bien. »
Elle entend :
« Ce n’est pas assez bien. »
Elle rentre chez elle frustrée.
Elle retravaille le dossier jusque tard dans la soirée.
Pourquoi ?
Parce que son objectif n’est plus simplement de produire un travail de qualité.
Il devient :
ne laisser aucune possibilité à quelqu’un de lui reprocher quoi que ce soit.
Cette exigence peut être épuisante.
Le plus important : la blessure n’est pas le comportement
C’est probablement l’un des points essentiels à comprendre.
Deux personnes ayant une peur similaire peuvent développer des comportements totalement opposés.
La peur de l’abandon peut produire :
« Reste avec moi, rassure-moi. »
Mais également :
« Je n’ai besoin de personne. »
La peur du rejet peut produire :
« Aimez-moi, acceptez-moi. »
Ou :
« Je ne montrerai jamais vraiment qui je suis. »
La peur de la trahison peut produire de la jalousie et du contrôle.
Mais elle peut aussi conduire quelqu’un à ne jamais s’engager suffisamment pour ne jamais devenir vulnérable.
Nos comportements sont souvent des stratégies de protection.
Et derrière une stratégie se cache parfois une peur beaucoup plus ancienne.
Pourquoi répétons-nous parfois les mêmes histoires ?
C’est une question que beaucoup de personnes se posent :
« Pourquoi je tombe toujours sur le même type de personne ? »
« Pourquoi toutes mes relations finissent de la même façon ? »
« Pourquoi je sais que cette situation me fait souffrir et pourtant j’y retourne ? »
Parce que connaître intellectuellement un mécanisme ne suffit pas toujours à le modifier.
Nous pouvons même être attirés inconsciemment par des situations familières.
Pas parce qu’elles nous rendent heureux.
Mais parce qu’elles sont… connues.
Quelqu’un ayant toujours dû se battre pour obtenir de l’attention peut, par exemple, trouver étrangement peu attirante une personne immédiatement disponible.
À l’inverse, une personne distante peut déclencher quelque chose de beaucoup plus intense.
Elle ressent alors :
« Avec lui, c’est différent. »
Peut-être.
Mais parfois, ce qui semble être une connexion extrêmement forte est aussi l’activation d’un schéma émotionnel familier.
Comprendre cette différence peut complètement changer notre manière d’observer certaines relations.
Comment reconnaître qu’une blessure vient d’être activée ?
Posez-vous quelques questions.
Ma réaction est-elle proportionnelle à ce qui vient réellement de se passer ?
Quels sont les faits et qu’est-ce que j’ai ajouté par interprétation ?
Qu’est-ce que cette situation me fait croire sur moi ?
Ai-je déjà ressenti exactement cette émotion dans d’autres relations ?
Qu’est-ce que j’ai peur qu’il arrive maintenant ?
Et surtout :
Si cette situation avait une phrase, quelle serait-elle ?
« On va m’abandonner. »
« Je ne suis pas assez bien. »
« On se moque de moi. »
« Je ne peux faire confiance à personne. »
« Je dois être parfait(e). »
Cette phrase peut parfois nous rapprocher davantage de la blessure que l’événement lui-même.
Comprendre est essentiel. Transformer va plus loin.
Identifier nos blessures permet déjà de prendre du recul.
Nous commençons à comprendre pourquoi certaines situations nous touchent autant et pourquoi certains schémas semblent se répéter.
Mais une blessure émotionnelle ne se résume pas à une compréhension intellectuelle.
Nous pouvons parfaitement savoir :
« J’ai peur d’être abandonné(e). »
et continuer à paniquer lorsque l’autre prend de la distance.
Nous pouvons savoir :
« J’ai peur du rejet. »
et continuer à ne pas oser prendre notre place.
Nous pouvons comprendre :
« J’ai besoin de contrôler parce que j’ai peur d’être trahi(e). »
et continuer malgré nous à surveiller, anticiper ou nous méfier.
Entre comprendre un mécanisme et transformer profondément notre manière de réagir, il existe parfois tout un chemin.
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FAQ – Blessures émotionnelles
Quelles sont les 5 blessures émotionnelles ?
Le modèle des cinq blessures distingue généralement le rejet, l’abandon, l’humiliation, la trahison et l’injustice.
Ces catégories permettent de mettre des mots sur certaines sensibilités et certains mécanismes de protection. Une personne peut cependant se reconnaître dans plusieurs blessures et celles-ci peuvent s’exprimer très différemment d’un individu à l’autre.
L’objectif n’est donc pas de se coller une nouvelle étiquette, mais de mieux comprendre ce qui se joue derrière certaines réactions.
Comment savoir quelle est ma blessure émotionnelle principale ?
Plutôt que de regarder uniquement votre comportement, observez la peur qui se trouve derrière celui-ci.
Lorsque quelqu’un prend ses distances, qu’est-ce qui vous fait réellement peur ?
Être abandonné(e) ? Ne pas être suffisamment important(e) ? Être rejeté(e) ? Être trompé(e) ? Être humilié(e) ?
Observez également les situations qui provoquent chez vous des réactions émotionnelles particulièrement intenses et répétitives.
C’est souvent dans ces moments que nos blessures deviennent les plus visibles.
Quelle différence entre blessure d’abandon et blessure de rejet ?
Elles peuvent sembler proches, mais la peur centrale n’est pas exactement la même.
Dans l’abandon, la peur peut être :
« Ne me quitte pas. »
Dans le rejet, elle ressemble davantage à :
« Si tu me connais vraiment, tu ne voudras pas de moi. »
La première concerne beaucoup la perte du lien.
La seconde touche davantage au sentiment de valeur personnelle et à la place que nous pensons avoir auprès des autres.
Pourquoi certaines personnes réveillent-elles davantage nos blessures ?
Parce que toutes les relations ne touchent pas les mêmes zones de vulnérabilité.
Une personne très disponible peut ne déclencher presque aucune insécurité alors qu’une personne distante ou imprévisible peut activer très fortement une peur d’abandon.
Cela explique aussi pourquoi certaines relations nous semblent émotionnellement beaucoup plus intenses que d’autres.
L’intensité d’une émotion ne mesure pas nécessairement la qualité d’une relation.
Elle peut parfois mesurer l’intensité de ce que cette relation vient réveiller en nous.
Une blessure émotionnelle peut-elle influencer nos relations amoureuses ?
Oui. Nos croyances sur l’amour, la confiance, notre propre valeur et la sécurité affective influencent notre manière d’entrer en relation.
Elles peuvent intervenir dans le choix du partenaire, la jalousie, la peur de l’engagement, la dépendance affective, le besoin de contrôle ou au contraire la tendance à prendre de la distance.
C’est pourquoi le travail sur soi peut modifier profondément notre manière de vivre nos relations.
Pourquoi répète-t-on parfois les mêmes schémas relationnels ?
Parce que nous avons tendance à utiliser les stratégies que nous connaissons déjà.
Même lorsqu’elles ne fonctionnent plus, elles peuvent nous donner une impression de sécurité parce qu’elles sont familières.
La répétition permet parfois de mettre en lumière un mécanisme que nous n’avions pas encore identifié.
La question peut alors devenir non plus :
« Pourquoi cela m’arrive encore ? »
mais :
« Qu’est-ce qui se répète et quelle place est-ce que j’occupe dans ce scénario ? »
Cette seconde question ouvre beaucoup plus de possibilités de changement.
Peut-on se libérer d’une blessure émotionnelle ?
L’objectif n’est pas nécessairement d’effacer notre histoire.
Notre passé fait partie de nous.
En revanche, nous pouvons apprendre à reconnaître nos déclencheurs, comprendre nos mécanismes de protection, remettre certaines croyances en question et développer de nouvelles manières de réagir.
Progressivement, une situation qui provoquait auparavant une réaction émotionnelle très forte peut perdre une partie de son pouvoir.
Nous n’effaçons pas notre histoire : nous cessons progressivement de lui laisser décider systématiquement à notre place.
Pour conclure
Nos blessures ne racontent pas seulement ce qui nous est arrivé.
Elles racontent aussi les stratégies que nous avons mises en place pour ne plus avoir mal.
Certaines nous ont probablement protégés à un moment de notre vie.
Mais ce qui nous a protégés hier peut parfois nous enfermer aujourd’hui.
Lorsque nous commençons à observer nos réactions autrement, quelque chose change.
Au lieu de nous demander :
« Pourquoi suis-je encore comme ça ? »
nous pouvons commencer à nous demander :
« Qu’est-ce qui vient d’être touché en moi ? »
Et à partir de là, nous ne sommes plus seulement en train de subir nos réactions.
Nous commençons à les comprendre.
Puis, progressivement, à les transformer.
Angélique Ducros – Reliance Formations

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